« La piste des Apaches » ou la marche comme expérience urbaine artistique et esthétique

À l’automne 2014, la biennale de Belleville entamera sa 3e édition, une édition dédiée à la marche, à la déambulation, à l’exploration de ce quartier populaire de Paris menacé d’une gentrification galopante… Déjà lors de sa première édition, en 2010, la déambulation était présente à travers les visites guidées de Lee Show Chun qui tentait de donner des clés de compréhension à l’implantation des migrants chinois le long de l’axe de la rue de Belleville, mais aussi dans l’invitation faite à Hamish Fulton, artiste marcheur emblématique, à qui il fut proposé de revenir à Paris pour une y réaliser une œuvre majeure après des années d’absence dans l’Hexagone ; l’édition suivante faisait la part belle aux promenades, entre la Nuit des Tableaux Vivants balisant un itinéraire nocturne d’images performées, Street Painting, ensemble d’interventions picturales disséminées dans plusieurs rues de Belleville, et le Grand Tour qui amenait le visiteur à se déplacer d’atelier en atelier tout au long de la biennale.

Ce qui était en germe s’est donc imposé dans cette nouvelle édition, autant pour répondre à des contingences liées à la configuration du quartier — à son absence de « grands espaces de monstration » — que pour chercher à les dépasser en essayant de promouvoir un concept qui concilie l’interrogation sur l’œuvre d’art dans l’espace public et la notion d’expérience esthétique.

Qu’est ce qui définit une œuvre d’art si ce n’est l’expérience que l’on en retire, la portée intellectuelle, imaginaire et sensible qui en découle ? Pour un artiste comme Fulton, il est patent que l’expérience esthétique ne se situe pas dans la contemplation des œuvres accrochées aux cimaises des foires d’art contemporain qui laisse le plus souvent de côté leurs origines complexes, mais plutôt dans l’exploration personnelle du paysage, urbain ou montagnard, source d’émerveillement perpétuel. La marchandisation extrême de l’œuvre qui atteint des sommets en cette époque de spéculation débridée rebat radicalement les cartes de l’approche esthétique de cette dernière pour n’y trouver la plupart du temps que les indices de son devenir bankable. La biennale de Belleville, en remettant le spectateur au cœur d’un dispositif complexe où l’objet d’art correspond plus à un moment donné de l’acte créatif, où la ville et ses infinies stratifications apparaît comme l’œuvre collective ultime, perpétuellement in progress, à travers laquelle il importe de tracer un chemin sensible, repose la question du rôle de l’art au sein d’une société hantée par la saturation de la marchandise, renouant par là même avec des interrogations qui traversent les courants artistiques majeurs de la fin du xxe siècle.

Patrice Joly, commissaire général de la biennale de Belleville

 

« The Apache Trail » or Walking as Urban Aesthetical Experience

In the autumn of 2014, the third Belleville Biennale will be dedicated to the walk, the stroll, and the exploration of this working-class neighbourhood of Paris, threatened by rampant gentrification… From its beginnings, in 2010, the stroll was already present not only through the guided visits of Lee Show Chun, who tried to offer keys to understanding the establishment of Chinese migrants along the Rue de Belleville, but also in the invitation made to Hamish Fulton, an emblematic artist-cum­-walker, to whom it was proposed that he return to Paris to produce a major work in the city after years of absence from France; the 2012 Biennale gave pride of place to walks, between the Nuit des Tableaux Vivants staking out a nocturnal itinerary of performed images, Street Painting, a set of pictorial interventions scattered through several Belleville streets, and the Grand Tour which took visitors from studio to studio. So what was embryonic has thus become the theme of this new Biennale, as much to respond to circumstances stemming from the neighbourhood’s configuration—and its absence of “large display spaces”—as to try to get beyond them by trying to promote a concept that reconciles questioning of the artwork in the public place and the notion of aesthetic experience.

What is it that defines a work of art if not the experience we glean from it, the intellectual, imaginary and perceptible scope that results from it? For an artist like Fulton, it is obvious that the aesthetic experience is not set in the contemplation of works hung on the walls of contemporary art fairs, which usually leave out their complex origins, but rather in the personal exploration of the landscape, be it urban or mountain, source of perpetual wonder. The extreme commercialization of the work, which is reaching veritable peaks in this day and age of unfettered speculation, is radically reshuffling the cards of the aesthetic approach of the work, most of the time finding therein just the clues of its bankable future. The Belleville Biennale puts the spectator back at the heart of a complex system where the art object tallies more with a given moment of the creative act, where the city and its infinite stratifications appears like the ultimate collective work, forever in progress, through which there is cause to make a sensible path. It thus re-posits the issue of the role of art within a society haunted by the saturation of merchandise, thereby linking back up with questions which permeated the major art trends of the late 20th century.

Patrice Joly, chief curator of the Belleville Biennale